La revue de l'AFL

Les Actes de Lecture   n°59  septembre 1997

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note de lecture
À l'école ; sociologie de l'expérience scolaire.

Dubet (François), Martucelli (Danilo).
Seuil (Coll . L'épreuve des faits.). 


François Dubet et son équipe nous livrent une nouvelle production de leur important travail de dévoilement des mécanismes mis en oeuvre dans l'univers de l'école. Cette fois encore, l'objectif assigné et les moyens d'investigation utilisés pour l'atteindre sont en cohérence. 

Les auteurs ont voulu, dès l'introduction, présenter leur démarche, comme pour se placer sous le contrôle de ceux À qui ils s'adressent, et, aussi, pour signifier l'importance qu'ils accordent À la dimension méthodologique. Même si la recherche est dite "empirique"", elle n'en a pas moins duré trois années et impliqué des dizaines d'acteurs. 

Le maître mot de ce travail est celui d'expérience. Mais " parce que l'expérience la plus individuelle reste socialement construite dans le jeu des relations aux autres et des rapports sociaux, elle doit être saisie dans ses relations À travers l'activité d'un groupe qui témoigne d'une condition commune et socialement située. " Le cadre est donc bien celui-ci : saisir l'expérience dans la complexité des relations qui se nouent dans un groupe. Pour le coup, Dubet et Martucelli sont en situation de se poser la question qui est au fondement de leur réflexion : " quels types d'acteur social et de sujet se forment au cours des longues heures et des nombreuses années passées À l'école. ... " Ils ajoutent " ...étant entendu que l'école ne se réduit pas À la classe, qu'elle est faite aussi de mille relations entre des maîtres et des élèves, qu'elle est un des espaces essentiels de la vie enfantine et juvénile." 

Trois niveaux d'analyse sont explorés succesivement : l'école, le collège, le lycée. Ils sont encadrés par deux chapitres de portées générales. L'un permet de situer le rapport entre "Ecole et éducation", l'autre de revenir au fil directeur de l'oeuvre de Dubet, la relation entre "Education et sociologie"

Le lecteur a donc le choix de l'entrée dans ce livre qui se lit d'autant plus facilement que chaque division est un tout. Ainsi le chapitre sur l'école met successivement en scène "le monde des écoliers", "les parents" et les "maîtres d'école" Ce panarama permet de faire le tour des principaux "acteurs" (le terme est utilisé abondamment). C'est certes dans leurs relations que se perçoivent les mutations d'un univers trop facilement décrit comme intangible, mais ces mutations ont des aspects spécifiques : les élèves font désormais "un métier", les parents vivent davantage l'école sur le mode de la culpabilité, les maîtres vivent leur situation À travers une contradiction qui est décrite ainsi : d'une part, leur métier est devenu plus "moderne" de l'autre, ils se ressentent "traditionnels" 

Les auteurs attachent beaucoup d'importance s'agissant de l'école À montrer que les trois acteurs principaux se "répondent" : " le conformisme des enfants et la toute puissance des maîtres apparaissent comme les deux faces du même ensemble " et, plus loin, " le sentiment de violence des enfants des milieux populaires renvoie exactement À l'expérience de leurs parents alors que le stress des élèves des classes moyennes découle directement du culte de la performance des adultes. " 

Au collège, le fonctionnement du sytème s'avère très dur pour certains élèves qui vont avoir du mal À s'y construire une expérience scolaire positive, sans laquelle leur passage dans l'institution ne peut se vivre que sur le mode de la contestation la plus vive. La différence se lit, À l'évidence, dans le type même de collège fréquenté: ici, un collège de banlieue et les élèves " n'ont pas vraiment moins d'ambition que les autres ; mais elles est beaucoup plus vague, plus idéologique, plus distante de l'expérience. " LA, un collège de centre ville et " les mécanismes de reproduction sont À l'œuvre ". 

Au-delA des différences de type sociologique, les auteurs creusent "l'expérience collègienne" et montrent combien, paradoxalement, le collège aide À grandir, y compris en s'insurgeant contre l'école et ses valeurs. Les paragraphes relatifs aux sentiments font l'objet de développements particulièrement soignés : l'amitié, l'amour, les séries télévisées . C'est l'occasion de montrer que la loi du collège double celle du monde et de constater une nouvelle tension entre " l'authenticité désirée et le conformisme juvénile. "

Le chapitre sur le lycée est lui aussi d'un vif intérêt. Il nous aide À nous défaire des figures lycéennes devenues " mytiques " pour nos auteurs ; 

- celle dont Bourdieu et Passeron dans "les héritiers" avaient montré qu'elle était dèjA " résiduelle au milieu des années soixante. "

- celle de la jeune immigrée méritante (qui double dans les années 90 celle du fils de paysans des années 30). 

Les auteurs montrent des lycéens qui " se répartissent au long d'une hiérarchie allant d'une forte maîtrise au sentiment d'aliénation. " Et, même À cet extrême qu'on nomme lieu d'excellence, lA où " la socialisation et la formation de soi se réalisent dans l'école, ces lieux exercent aussi de fortes pressions dont celle de la performance et de la peur de déchoir. " 

À l'autre exrême se constitue - et le fait est nouveau - " l'espace d'une expérience éclatée " . Fait plus grave, l'utilité des études est perçue comme faible. C'est particulièrement le cas des élèves qui préparent le baccalauréat professionnel : " les indiviidus sont dominés (et) surtout ils ne parviennent pas À se constituer comme des sujets contre cette domination. "

Encore une contradiction : et il faut savoir gré aux auteurs de la révéler : " les élèves apparaissent mobilisés et peu critiques. " 

Pour beaucoup d'entre eux, le lycée est le temps du gâchis tant " ils sont inquiets pour leur avenir et peu concernés par la vie scolaire. "

Tout a été mobilisé pour faire de ce travail, le passage obligé de toute analyse sur l'école dans son évolution : 

- l'importance accordée À l'expérience scolaire saisie dans le tissu complexe des relations qui font de l'école le lieu de toutes les socialisations

- la richesse des tables rondes qui ont permis aux acteurs de s'exprimer et aux chercheurs de nouer leurs analyses au plus près des expériences ainsi reconstituées

- l'ampleur des indications bibliographqiues qui sont largement intégrées au propos. 

Une interrogation pour terminer (elle ne peut être formulée À l'adresse du sociologue) : 

À quand un travail de cette ampleur dans le domaine socio-politique pour dégager les conditions d'un changement de statut de l'écolier, du collègien, du lycéen et rendre vaines leurs plaintes sur l'inutilité de
l'école ? Ce serait notamment l'occasion de se demander si les conditions de l'apprentissage peuvent indéfiniment se tenir À la même distance de toute activité de production que celle qui prévaut aujourd'hui.

 
Jean-Pierre Bénichou