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La revue de l'AFL

Les Actes de Lecture   n°5  mars 1984

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Faut-il écrire pour les enfants ?

On voudra bien me pardonner, je l'espère, de relater une expérience personnelle dans le domaine du livre d'enfants. Je crois qu'elle est instructive.

En 1967, je publie mon premier livre, un roman intitulé Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il s'agit d'une nouvelle version du célèbre Robinson Crusoé de Daniel DEFOE (1719) qui a connu au cours des siècles déjà d'innombrables ''remakes". La règle du jeu consistait pour moi à demeurer aussi fidèle que je le pouvais à mon modèle, tout en y faisant entrer - mais discrètement, secrètement et comme en contrebande - tout un acquis moderne à la fois philosophique, psychanalytique et ethnographique.

Précisons que je venais de l'agrégation de philosophie, et que j'étais nourri de Jean-Paul SARTRE et de Claude LEVI-STRAUSS.


La relecture de mon roman me fit sentir ses insuffisances, et combien j'étais loin de l'idéal que je m'étais donné. La philosophie est là à chaque page, indiscrète, exorbitante, alourdissant et ralentissant la course du récit. Bien vite s'imposa à moi l'idée de refaire ce livre en l'allégeant en le dégraissant, en ajoutant des épisodes purement narratifs, en intentant plus intimement, plus profondément, la charge philosophique inchangée, mais rendue invisible. Me servant donc de Vendredi ou les limbes du Pacifique comme d'une sorte de brouillon, je fis un nouveau livre - dont pas une ligne n'était recopiée du précédent - qui s'appela Vendredi ou la vie sauvage.

C'est alors que les surprises commencèrent. La première fut d'apprendre que j'avais écrit un livre d'enfants. Oui, la brièveté du récit, sa limpidité, le rythme alerte des événements, tout faisait de ce petit roman un futur succès ''classique'' au sens propre du mot, c'est-à-dire lu dans les classes. En attendant - et ce fut la seconde surprise - je ne trouvais pas d'éditeur. Car je découvrais en même temps le fonctionnement des maisons d'édition "pour enfants" ou des départements correspondants des grandes maisons d'édition.

Vendredi ou les limbes du Pacifique avait été édité par une douzaine de maisons d'édition étrangères. Celles qui possédaient un département ''jeunesse'' repoussèrent Vendredi ou la vie sauvage à l'unanimité. Les maisons spécialisées se montrèrent aussi peu accueillantes. Pourquoi ? Parce que l'édition-pour-enfants obéit à des lois qui excluent absolument la véritable création littéraire. Elles possèdent de l'enfant une idée à priori, découlant directement du 19ème siècle et d'une mythologie où se trouvent mêlés VICTOR HUGO et la reine VICTORIA. Aux États-Unis, ce domaine du livre pour enfants a été longtemps dominé par l'usine WALT DISNEY. Ces maisons spécialisées vivent sous la terreur d'une surveillance exercée par des associations de parents et de libraires, une certaine presse, un vaste réseau où le bouche-à-oreille joue son rôle. La publication d'un livre pour enfant non-conforme aux exigences de cette censure entraîne non seulement son boycott par la presse et les libraires mais un discrédit s'étendant à toute la production de la maison responsable, considérée désormais comme ''suspecte''. On imagine que toute audace et toute créativité sont dès lors rigoureusement bannies par les lectorats. Dans la majeure partie des cas, on fabrique des ''gaufriers'' - appelés ''collections'', avec un chef de collection - dans lesquels des pseudo-écrivains coulent inlassablement un produit commandé et programmé à l'avance. Le ''public'' de chaque collection fait l'objet d'un portrait-robot comportant âge, sexe, condition sociale. Dans bien des cas, une idéologie politique ou religieuse vient coiffer le tout. Le malheureux auteur d'une oeuvre neuve - et par définition ne ressemblant à rien - s'il vient frapper à la porte de l'une de ces forteresses, par politesse on gardera bien son manuscrit quelques jours, mais on ne prendra même pas la peine de le lire.

Dix ans ont passé. Grâce au succès de mes romans, certaines maisons ont fini par accepter mon Vendredi ou la vie sauvage. Mais dans bien des cas, ce furent des maisons purement littéraires et même d'avant-garde qui n'avaient aucune expérience du livre d'enfants J'en suis donc venu à me poser sérieusement la question : pourquoi parler de livre d'enfants ? À y bien regarder, cette idée d'une bibliothèque ''ad usum delphini'' est assez récente. Elle remonte exactement à la mythologie de l'enfant victorienne que je dénonçais. Mais alors les contes de PERRAULT, les fables de LA FONTAINE, Alice de LEWIS CARROL? Et à ces chefs d'oeuvres on pourrait ajouter : les contes de GRIMM, ceux d'ANDERSEN, les légendes orientales, Nils Holgerson de SELMA LAGERLOF, Le Petit Prince de SAINT-EXUPERY. Eh bien, je crois qu'il faut oser le rappeler : à l'exception de SELMA LAGERLOF, ces auteurs ne visaient nullement un public enfantin. Seulement, comme ils avaient du génie, ils écrivaient si bien, si limpidement, si brièvement - qualité rare et difficile à atteindre - que tout le monde pouvait les lire même les enfants. Ce ''même les enfants'' a fini par prendre pour moi une importance majeure, je dirais presque tyrannique. C'est un idéal littéraire vers lequel je tends sans parvenir - sauf exception - à l'atteindre. Au risque de choquer, je l'écris comme je le pense : SHAKESPEARE, GOETHE et BALZAC sont entachés de cette disgrâce à mes yeux impardonnables : les enfants ne peuvent les lire.

Quant à moi, volontiers je reprendrais la plume et je remettrais sur le chantier mes autres romans, Le Roi des aulnes, Les Météores, Gaspard, Melchior & Balthazar pour en tirer des versions plus pures, plus rigoureuses plus diamantines, telles enfin que... même les enfants pourraient les lire. Si je ne le fais pas, ce n'est pas par paresse naturelle - car il y aurait là un immense travail à faire - c'est parce que cela ne servirait à rien.

Les adultes ne liraient pas ces "livres d'enfants", et les enfants non plus, parce qu'aucun éditeur ''pour enfants'' n'accepteraient ces oeuvres "hors normes".

J'ai atteint pourtant au moins une fois l'idéal que je me suis fixé.

Pendant des années, j'ai cherché à intégrer dans une aventure exemplaire, aux soubassements métaphysiques puissants, les trois principaux personnages de la comédie italienne, Pierrot Colombine et Arlequin. J'y suis enfin parvenu. Cela donne un petit conte d'une trentaine de pages intitulé Pierrot ou les secrets de la nuit.

Mon éditeur principal ayant créé un "département jeunesse" j'ai réussi à lui faire accepter ce ''livre pour enfants" qu'il a publié hors collection, sous un format unique dans la maison, un peu comme autrefois dans certaines villes on définissait un ''quartier réservé" qu'on entourait d'une sorte de cordon sanitaire. Il faut reconnaître que le succès du livre lui a valu deux ans plus tard d'être intégré dans une collection-maison ordinaire un peu comme le fils maudit et chassé par le père est accueilli à nouveau parmi les siens parce qu'il a fait fortune entre temps. Il n'en reste pas moins que ces trente pages - pour lesquelles je donnerais tout le reste de mon oeuvre - ne trouvent pas preneur à l'étranger.

Depuis le succès de Vendredi (2ème version), je suis constamment invité à venir en parler dans les écoles de France et des pays francophones. J'écoute les questions des enfants, je m'efforce d'y répondre. Elles ne sont pas plus ''puériles'' que celles que posent habituellement les lecteurs adultes. Plutôt moins dans l'ensemble.

Leur brutalité va toujours droit à l'essentiel. Combien de temps mettez-vous à faire un livre ? Combien gagnez-vous ? S'il y a des fautes d'orthographe dans votre manuscrit, que dit votre éditeur ? Qu'y a-t-i1 de vrai dans vos histoires ?

Ces questions - et cent autres - m'ont beaucoup appris par les réponses qu'elles m'ont obligé à inventer - car j'ai pour principe de toujours répondre sincèrement et longuement. La dernière notamment, met en cause toute l'esthétique littéraire. Faut-il rappeler que Marthe ROBERT a intitulé son dernier livre La Vérité littéraire ? J'y réponds en écrivant d'abord au tableau noir une phrase de Jean COCTEAU : je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. Puis je raconte les origines du Robinson Crusoé de Daniel DEFOE (très souvent les enfants ont lu mon Vendredi). Il y a eu un fait divers véridique : le timonier écossais Alexandre SELKIRK abandonné quatre ans et quatre mois dans l'île Juan Fernandez du Pacifique. C'est de cette histoire vraie que DEFOE s'est inspiré pour écrire son Robinson. Or nous possédons l'histoire de SELKIRK telle que l'a consignée le commandant WOOD ROGERS qui recueillit et ramena at home le naufragé, mais qui a lu ce rapport ? Personne, à part quelques spécialistes. Au contraire, le Robinson de DEFOE a eu – et continue à avoir - un énorme succès international. Pourquoi, pour quelle raison, la fiction surclasse-t-elle à ce point dans l'esprit des hommes la simple vérité ?

La question est immense, et celui qui y répondrait aurait découvert la clef des chefs-d'oeuvre. Sans avoir cette ambition, je m'efforce tout de même d'éclaircir un peu le mystère.

Ce qu'il y a en effet de plus remarquable dans le Crusoé de DEFOE, c'est qu'on ne se contente pas de le lire. Je crois même qu'on le lit finalement assez peu dans sa version complète et authentique.

Non, ce qui fait la force et la valeur de cette œuvre, c'est qu'elle suscite irrésistiblement le besoin de la réécrire. C'est ainsi qu'il existe - comme je l'indiquais - d'innombrables versions de Robinson, depuis L'Ile mystérieuse de Jules VERNE jusqu'au Robinson Suisse de WYSS, en passant par Suzanne et le Pacifique de GIRAUDOUX et les Images à Crusoé de SAINT-JOHN PERSE. Il y a dans certains chefs d'œuvre - et c'est par là qu'ils sont les premiers de la littérature mondiale - une incitation à créer, une contagiosité de la verve créatrice, mettre en branle le processus inventif des lecteurs. J'avoue que c'est là pour moi le sommet de l'art. Paul VALERY disait que l'inspiration n'est pas l'état dans lequel se trouve le poète qui écrit, mais l'état dans lequel le poète qui écrit espère mettre son lecteur. Je pense qu'il faut radicaliser ce propos et en faire le fondement d'une esthétique.

Mais n'est-ce pas attendre d'une oeuvre avant toute chose une certaine vertu pédagogique ? MONTAIGNE disait : "Enseigner un enfant, ce n'est pas remplir un vase, c'est allumer un feu". On ne saurait, je pense, aller plus loin.

Oui, pour moi, le signe que j'ai gagné, c'est une certaine flamme que je vois parfois briller dans les yeux de mes jeunes lecteurs, la présence d'une source vive de lumière et de chaleur qui se trouve désormais dans un enfant par la vertu de mon livre. Récompense rare, mais sans prix, et qui tous les efforts, toutes les solitudes, tous les malentendus.

Michel Tournier